LA JANELA

conte d'Amérique

Nuit chaude - Rio de Janeiro

Un camion amolli exhale une haleine d’ordures
où la rue halète,
attiédie,
un noir tiède habité.
Un résidu de lumière
halogène.
Comme si elle n’avait pas ses dangers.


Derrière cette côte de continent le Brésil a son intérieur eucalypté
à séries de troncs blancs
pays à soja et à canne à sucre
à oubli.
Une chape de nuages paulista s’est peu à peu apaisée.

Sur une terre rouge
les étoiles devenues visibles.
À quatre heures le pneu s'est déchiré entre Cascavel et Iguaçu –
la réparation est comme une cérémonie on se serre autour de cette mécanique
avec Janvier et les Paraguayens placides.

À cinq heures la nuit devient un grand nuage blanc avec une odeur noire.
À cinq heures elle est torréfiée avant de prendre une acidité de jour.

À Ciudad del Este le jour
sans taxes et sa laideur toute révélée.


Dans un bus de petite cargaison humaine –
veux-tu une empanada
une milanesa paraguayenne.
Le matin prend une odeur d’huile et une couleur rouge sous les roues
une chaleur – ici les mains ne sont que pour serrer un thermos
plein d’eau glacée et la bouche n’est que pour la paille en métal
et n’est que pour boire le tererê glacé.

Au bord des champs toute une propagande d’herbicide et de fertilisant.

À Trinidad les ruines rouges comme la poussière de ce pays
poussière mère
la mission a moins de pierres et plus de bouches
poussière mûrie.

Prochaine nuit dans un hôtel facile à Encarnación où l'on ne vit pas cher,
dans un soir doux à s'assoir sur des chaises en plastique
manger une viande et un manioc grillés.

Nouveau matin de voyage – un grand lac que l’on traverse par le milieu
c’est encore un fleuve
c’est encore un pays plat.
Passent des gauchos à cheval.


Asunción un terminal en périphérie, périphérie de capitale
le chaud fait comme une saleté
la pluie une vapeur chaude.
Le soir nous prenons la route pour une ville septentrionale –
Villa Montes
vive allure et à minuit
une grande embardée nous jette dans un silence
et nous jetons des cris.

Dans le matin la route est molle et s’arrondit en une poussière où l’on tangue lentement.
Les étoiles y sont brillantes.

Autour c’est un noir odorant végétal
de frontière ni la nuit ni la terre n’en donne
mais l’homme a donné des douanes et
en file pâle
en papiers d’identité
tôt on se serre.

La lumière a séché cette terre et tiré
des odeurs
encore plus sèches entre deux frontières –
Le Chaco.

Villamontes sèche et entaillée d’un ancien fleuve.

Jusque là-haut à Palo Alto
on peine sur une sècheresse et sur une grève cicatrisée
par quelques militaires.
Sous les routes Palo Alto saigne une poussière.


Au crépuscule on s'en échappe pour une vallée –
Tarija-la-linda.
C'est là que tu peux boire
un alcool de raisin
un jus de maïs noir
une pêche marinée
un vin de bodega
un lac
un fleuve Guadalquivir
des yeux avec des cils
et deux jours.


Quand tu reprends le voyage le soir tu as encore une fois les étoiles
Les roches en écueils à la route spectrale
très blanches
quand on vient les frôler avec tout l'éclat des phares.


À Tupiza le matin très tôt les familles sont serrées entre corps et couvertures
et joues brunes.
Un silence fait vibrer les oreilles jusqu'aux yeux.
La route est une rivière sèche de cailloux rouges et verts,
un canyon, un cadavre de chien.
Les montagnes belles comme des ruines lunaires.

À une table de marché on mange comme à la table d'une mère.

Une nuit sur la route d’un désert lacté d’étoiles
c’est l’Altiplano qui refroidit les orteils.


La Paz
Il est tôt elle n'a pas encore cette frénésie
qu’on trouve au soir
qans une foire où l’on est
digérés dans une friture
frénésie nourriture
papas apis chorripans.
Digérés.

La cholita dort sur son sac de légumes et ses tresses.

L'horizon déploie un Illimani blanc et plus loin, une cordillère, si tu prends le téléphérique
si tu te jettes dans El Alto et le grand marché d’Amérique.
La Paz zone sud quartier yankee.

Crépuscule téléphérique donne des étoiles au sol et une démangeaison noire au ciel.




Un matin un mardi nous partons du cimetière (cette autre gare routière)
nous inventons une suite à ce pèlerinage
à Copacabana l’anti-carioca la véritable.
On cherche une truite au comedor.
Le lac n’a aucune écume sur la route du nord.

Les côtes ne sont pas des côtes elles sont des flancs de montagne
ce n’est pas pour le lac qu’elles existent.

L’eau est un immense gris plissé qui se donne l’air absent : alors le continent est amarré dans un vide ou un rêve de vent.

À l’île du Soleil
en errant avec les yeux ouverts
la terre me donne la cordillère la plus belle horizontale
j’ai perdu mon âge avec ces neiges
éternelles et qui meurent chaque jour

avec le rituel antique qu’impose le soleil.

L’horizon gris est si loin sur le lac qu’il n’est pas encore dans le temps
ce qui vieillit c’est le Pérou qui est l’horizon noir avec des voûtes de nuages bleus.
Il faut marcher au clair de lune.

Au matin un grand craquement
d’orage et les animaux qui grognent sur la plage.
Tu plisses les yeux sur une vapeur bleue
puis un soleil blanc dans
l’eau glacée qui pénètre tes muscles.
Je reviens avec des yeux qui ne dorment pas
pour voir toutes les racines que les montagnes font au ciel
et ça et là un petit jardin de glaïeuls.



El Alto cité de plateau parfois je ne sais pas bien si elle est habitée
elle contient en creux tout un devenir et une peur
dicte les châtiments infligés aux voleurs.


Un soir je pars pour Potosi et c’est étrange il n’y a plus de couleurs
la nuit ne me donne que des kilomètres gris
et un minier à côté de moi parle de sa violence.

À Potosi on frappait les monnaies américaines :
quelle fierté on a inspiré le dollar
avec toute cette souffrance coloniale.
On la lit dans les indigènes et les noirs qui sont les figurines exemplaires du musée
dans l’alcoolisme des miniers
dans le ciel comme un minerai.

À cette altitude c’est la poussière dynamitée qui fait la neige du cerro.

Au pied de ces poussières j’ai trouvé un carnaval ;
une cohorte de mineurs vient dans une fausse sueur
vraie saleté, vraie fierté, ivre et frappant fort des pieds.
Les enfants déguisés de ces mineurs miment le geste et la sueur et la fierté
deux hommes s’imposent le poids d’un tronc mort, fierté.
Je suis assise dans les grelots que secouent des dizaines de chevilles
aujourd’hui les filles n’ont plus cette pudeur des jupes en héritage
elles dansent avec des jambes nues
avec les dragons et les fantasmes qui me regardent par les grands yeux des masques.


Sucré et l’étrangeté d’une capitale prise par surprise le dimanche,

qu’est-ce qu’elle a à montrer
un marché qui s’est installé sur une seule rue
une foire d’enfants au parc Bolivar
une fausse tour Eiffel.
Les rues blanches ont l’air
de se forcer à n’avoir pas de couleur.


Après le référendum de cette année des mains ont laissé ces cris
aux murs des villes et aux montagnes
EVO SI EVO NO


J’arrive à Tarija quand une cime rouge d’aube amoureuse étreint les montagnes

quelques minutes.
Des tomates et un demi-kilo de pêches dans nos mains ont ces mêmes couleurs
que nous serrons dans un trufi
qui éclate du rire de ses voyageurs.

D’un rocher on a fabriqué une île
dans la cascade de Coimata, une île d’yeux et d’un peu de peur
une île de langage facile.
Nous avons planté des noyaux de pêche.

Dans l’auberge il y a Lucio et Julia dans des corps où ils essaient d’habiter.
Dans le continent aussi ils essaient d'habiter.
Le Martin porteño dit ses contrebandes à un garçon d'Equateur, il a des pommettes amazoniennes.

À cette heure de la journée où nous sommes arrivés
San Lorenzo a paru blanchir de soleil
et de l'attente de son carnaval.
Nous nous sommes abrités dans la maison d'un ancien libérateur.
Et au cimetière général
les fleurs en plastique tissent un champ coloré là où les corps n’ont pas de tombe.
Sur la place principale une vendeuse de sorbets assourdit l’air de son klaxon
et nous dansons près d’une scène que les femmes revêtent de fleurs.

À Tarija les après-midi je marche au hasard – une fois je vais voir les mâchoires de dinosaures
le soir nous cheminons au bord du fleuve et au patio de Camildo
Mario montre les courts-métrages des poètes de son pays.

Avant de partir nous allons une dernière fois au fleuve.


Nous prenons la route en terre jusqu’au matin qui dissout les obscurités du Chaco
jusqu'à Santa Cruz fille de Bolivie qui dissout tout le continent.

Le Che fils du continent avait dissimulé sa guérilla à 8 heures de là
au bout d’une forêt humide. Des géants ont découpé des entailles rouges dans les épaules des montagnes
comme un présage
à Vallegrande où l’on avait exposé le corps d’un Che mort,
à la lavanderia, plus haute que la ville, comme un autel,
où l’on avait défilé par ordre diplomatique pour voir ce mort aux yeux ouverts
avec de beaux traits.
Il y a tout, les os et les hommages, il n’y a rien.
Il n’y a que nous avec des ukrainiens.
Au-dessus d’un horizon très vert – un horizon de guerre
La Higuerra où s’est perdue la guérilla.

Un homme nous mâchonne ses mots au travers d’une joue gonflée de coca.

Le bord oriental de ce pays a à t’offrir
d’absurdes horaires et du mépris : c’est sa survie à lui.
Il porte un rejeton de ville qui n’existe que pour la frontière,
elle le nourrit de tes heures et de ton humanité un jour entier
alors que la foule sue et se compose en famille illégale –
cette fille invente un cirque aux enfants –
elle reçoit le piteux baptême de la corruption fédérale.


Le lendemain nous partons pour São Paulo sur une route tracée droite sur une terre verte.

À Rio un bus municipal nous jette dans des trajectoires folles, inconnues
à Rio de Janeiro nous dérivons dans la rue-carnaval.