LA JANELA

J

sept jours de dimanche

En quittant Paris : je reconnais la banlieue, c’est comme une sensation, c’est la présence et l’absence en même temps. La puissance du vide m’y rassure.

Le pilote a quitté l’air à minuit et nous arrivons à Bologne. Nous avons pris le dernier bus pour le centre-ville. Sans jour, sans le déguisement du jour, c’est la ville qui me visite, je reçois l’espace, je crois que je peux l’utiliser, parce que je n’ai pas peur, parce que je suis étrangère. Le terminal des bus me ravit à cause d’un haut-parleur, il nourrit la lumière avec son mouvement, tout est accidentel, et métronome, un bruit de temps qui visite la nuit. Entre la station de bus et la gare, il y a un café-tabac ouvert 24 heures sur 24, grand et éclairé si fort que les questions se sont achevées. Pour attendre le jour, nous commandons des expressos et de l’eau gazeuse. De là où je suis assise, je regarde l’horloge de la gare.

A 05:22, les wagons du train, un long corridor et des alcôves, en fenêtres d’un paysage noir, des lanternes. Une très faible lueur présage l’aube et le profil des montagnes.

06:40, de Florence à San Giovanni Valdarno, le soleil sur un paysage imprécis. San Giovanni a des rues hautes, longues, serrées, le grand escarpin rouge devant la gare, la boulangerie fréquentée par une foule de gens matinaux, les cyclistes, les couples, les seuls, viennent prendre le café et la première conversation.

Sur les collines, une maison de pierre, l’heure du matin répétée pour la troisième fois aujourd’hui. Nous avons assez d’altitude pour mesurer l’apesanteur des toits ordonnés en hameaux et assez d’humilité pour nous aligner sur cette grande immobilité, où le seul mouvement est la fumée des feux de branches. Je présente mon front aux montagnes et à la lumière également distantes et aimées. Appartenir aux vignes, aux oliviers, aux cyprès qui ne se sont pas reconnus avec leurs formes d’os et de ventres. Le soir, nous avons visité les ruines d’un château du 16ème siècle. C’est la fin de l’hiver, sur les hauteurs, la forêt tombe en plumeaux très doucement colorés comme du coton. Le soleil est fort et tout lui est offert. Nous sommes rentrés alors que la nuit finissait de prendre la lumière.

Le lendemain j’ai coupé un bouquet de fleurs jaunes semblables au genêt mais qui n’ont pas son odeur. Le bruit des colombes me rappelle comme toujours aux arbres sombres et à la fraîcheur de l’enfance sur Callot. Deux cyprès à l’entrée d’une petite chapelle. Nous prenons la voiture, la brume s’élargit jusqu’à Radda in Chianti. Une ville-colline, escalader les rues, le vin vivant. Les vignes ressemblent à des tresses serrées par les grandes mains des nuages.

L’hiver a fait éclater des nids-de-poule, alors aujourd’hui La Reppublica titre « lecteur, adopte un trou ». Il pleut sur Florence, le café est bon. Depuis l’intérieur d’un bel appartement, l’humidité étouffe une cloche. Je n’ai pas encore idée de la géographie de la ville.

Il pleut par intermittence, de sorte que les ruelles les plus étroites, hors de portée du soleil, restent luisantes. A l’inverse des touristes sur les grandes places. La chapelle des Médicis pourvoit les documents les plus anciens de la cité. Chaleur de couleur jaune et d’humidité. Les litres de glaces à la pistache. Les bambini manœuvrent leurs cornets avec désinvolture. Depuis la Piazza Michelangelo la lumière se marie avec blancheur aux palais. La deuxième enceinte, dans le quartier de San Niccolo, sépare la ville de la ville. Puis une place plus populaire où je pourrais inventer l’histoire d’un homme qui porte une bague à pierre jaune à chaque annulaire. L’eau de la fontaine est gazeuse. Les persiennes s’escamotent et dessous, on met le linge à sécher. Les typographies.

Cavriglia, de nouveau, matinée de dimanche, le clocher de messe. En quelques jours, les cerisiers presque en printemps, et certains des oliviers, vers le bas des collines, ont des ombres. La neige à l’horizon s’est amenuisée depuis le passage de jours lumineux. A présent il y a une brume et aussi les cris des oiseaux entre nous et les montagnes. Le clocher retentit encore, il est seul comme la fumée dans tout.

Au port de Livourne, le plus proche possible de la mer Tyrrhénienne, derrière les remparts médicéens. La nuit, au bord des canaux, toute la jeunesse se rassemble.

Dans Bologne nous n’aurons le temps que d’une seule rue qui court du terminal au centre médiéval, ocre et rose, en galeries commerciales. La nuit à l’aéroport.

Je retrouve ma capitale et sa face livide.